Le Soin et le Son

Le Soin et le Son

Soin-Son, Sonium-Sonum. En langue française tout autant qu’en son origine latine, ces deux vocables présentent une saisissante gémellité phonique et graphique. Cette paronymie suscite une hypothèse : l’un et l’un et l’autre ne sont-ils pas indissociables et pour ainsi dire consubstantiels ?

De toute éternité, de toute humanité, le son/la musique et le soin/la médecine furent intimement liés. Les plus anciennes civilisations attestent toutes de l’importance de cette intrication.

Tous les peuples premiers témoignent, à travers ceux d’entre eux qui subsistent aujourd’hui, de pratiques immémoriales plaçant la musique au coeur de leurs rituels de guérison. Dans le cadre des cérémoniaux chamaniques, le son est très largement employé pour son pouvoir performatif. La musique est prodiguée activement par le chaman pour moduler les mouvements et les changements d’état -les siens et ceux du patient- dans le cadre d’un voyage actif dans le monde des esprits aux vertus puissamment thérapeutiques.

A Sumer, dès le troisième millénaire avant notre ère, la musique et la médecine étaient intimement liées. La musique était largement intégrée dans des processus curatifs détaillés.

Les Védas, textes sacrés de l’hindouisme dont l’établissement a débuté il y a au moins 3500 ans, évoquent la relation étroite et sacrée entre la musique et les processus de guérison. La musique dans la tradition védique constitue une panoplie thérapeutique dont l’utilisation fait l’objet d’une grande attention. Chaque musique possède en propre un pouvoir transformateur, régulateur, purificateur.

La Bible, dans le premier livre de Samuel (circa 700 av. J.-C) , rapporte cet épisode célèbre au cours duquel David joue de sa lyre afin d’apaiser le roi Saül en proie à des crises de mélancolie et de colère.

Pythagore, philosophe et mathématicien du 6ème siècle av. J.-C. voyait dans la musique un indispensable et puissant moyen de guérison, tant physique que mentale. Selon lui, certains sons, certains modes (i.e. certaines gammes), certains rythmes ou certaines mélodies savamment utilisés à dessein étaient aptes à rétablir l’équilibre du corps et de l’esprit, en accord avec l’harmonie cosmique.

A la même époque, Confucius, philosophe chinois, accordait une grande importance à la musique, la considérant comme un outil essentiel pour l’équilibre et l’harmonie, tant sur le plan individuel que social. Il pensait que la musique pouvait influencer positivement le caractère et le comportement des individus, et qu’elle était un moyen de guérir les maladies.

Hippocrate (460-377 av. J.-C ), à la suite des pythagoriciens, a pris la mesure de l’importance de la musique dans le domaine de la santé. Il a constaté que la musique pouvait calmer les troubles de l’âme et les émotions fortes et a considéré son utilisation comme un véritable outil thérapeutique.

Benoît de Nursie (480-547), fondateur de l’ordre des bénédictins et inspirateur de tout le monachisme occidental, justifiait, dans sa règle (19,7), l’importance de la pratique multi-quotidienne du chant « de manière à ce que notre mental s’harmonise avec notre voix (ut mens nostra voci nostrae concordet) permettant dès lors une thérapeutique des passions inscrite dans la tradition hésychaste des pères du désert.

Avicenne (Ibn-Sina), philosophe, médecin et théoricien de la musique persan (980-1037) ne sépare pas la musique de ses recherches médicales. il considérait que la musique était capable de soigner des états dépressifs. Il établit une comparaison entre les pulsations du cœur et les proportions musicales.

Hildegard von Bingen (1098-1179). Abbesse, prophétesse, écrivaine polygraphe, naturopathe, thaumaturge, encyclopédiste avant la lettre, fut également une immense musicienne dont les nombreuses et splendides compositions qui nous sont parvenues font d’elle la figure majeure de la musique médiévale. Selon Hildegard, la musique, ou « La Symphonie » ainsi qu’elle la nommait, est une réminiscence du paradis perdu qu’elle nous permet de retrouver en nous ; elle est un medium de santé, de sainteté – ces deux termes étant de même étymologie (sanus/sanctus)- et permet l’alliance de la contemplation et de la jubilation, harmonisant vie terrestre et vie céleste. Pour elle le chant liturgique participe indispensablement à la purification salvifique de l’âme et du corps, indissociablement liés.

Notre monde contemporain occidental est le premier et le seul dans l’histoire de l’humanité à avoir rompu le lien entre la musique et la médecine. Le seul à avoir réduit la musique à ses dimensions esthétique et artistique, à l’avoir de facto éloignée de ses pouvoirs thérapeutiques, de sa responsabilité éthique, de sa fonction sacrée.
Ce travail de désacralisation de la musique, d’oubli ou de déni de ses pouvoirs transformateurs sur les corps et les âmes, de cantonnement mondain de sa pratique dans les sphères de la consommation culturelle semble avoir trouvé son apogée à partir du milieu du XXème siècle.

Néanmoins depuis quelques décennies poignent de nombreux signes témoignant d’un redéploiement de l’attention à la capacité soignante de la musique. Des médecins pionniers, témoins des pouvoirs de la musique, eurent le courage de tenter de réintégrer celle-ci dans le domaine médical, parfois au prix d’un discrédit jeté sur leurs investigations et pratiques thérapeutiques : Alfred Angelo Tomatis (1920-2021), Johannes Eschen (1925-2013), Oliver Sacks (1933-2015), Rolando Omar Benenzon (1939), …
Dans la foulée furent créées des institutions de recherche dans le domaine de ce qui désormais sera le plus souvent désigné par le terme de musicothérapie. Les progrès récents des neurosciences permirent d’étayer les intuitions des anciens quant à l’influence et les bienfaits de la musique sur le cerveau et, partant, sur les systèmes du corps humain qui gouvernent notre santé physique et psychique. Une abondante littérature scientifique ainsi que de nombreux ouvrages de vulgarisation attestent de l’essor de la recherche dans cette direction et de sa mise à disposition pour tout un chacun.
De ce fait la musique semble indéniablement retrouver peu à peu la fonction, la dignité, la nécessité qui furent les siennes dans les temps anciens en reprenant ses droits et ses devoirs dans le champ élargi du soin par le son.
Le soin par le son dépend tout autant de la qualité et des vertus intrinsèques de la musique que de celles du praticien-musicien. Au-delà de la nécessaire maîtrise élevée de son art, la générosité et la profondeur de son intention, de son inspiration, jouent, comme dans tout acte thérapeutique, un rôle crucial. Therapeuein en grec classique signifie prendre le plus grand soin de, accorder la plus grande attention à…Ce champ sémantique rejoint celui des mots méditation et médecine dont la racine indo-européenne commune évoque elle aussi la plus grande attention portée à…
La musique attentionnée est à même de créer un espace de méditation, agissant telle une médication immatérielle s’immisçant dans les tréfonds de l’être, selon un processus métanoïaque (métanoïa : au-delà du mental) permettant une transformation intérieure. Dans cet espace du dedans se jouent, se déjouent, se dénouent les enjeux et les noeuds de la santé, sur les plans indissociés du physique, du psychique et du spirituel.

Tout repose sur l’écoute.
Écouter vient du latin auscultare signifiant « offrir l’oreille la plus attentive », celle que réclame toute auscultation. L’écoute auscultante du thérapeute musicien et celle de son patient fusionnent par le son, avec lui et en lui.
Si nous l’accueillons au plus profond de nous-mêmes par une écoute attentionnée, la musique prend soin de notre être essentiel. Elle rétablit en nous une paix intérieure qui nous soigne, nous comble, nous ravit et rend à la Vie toute sa force et sa beauté.
L’écoute, quand elle advient dans sa plénitude grâce à la musique, offre un accès privilégié au silence intérieur. L’écoute rend alors perméables les limites de notre être.
Être à l’écoute, c’est écouter l’Être.
Quand l’écoute dépasse l’entendement, quand le son élude le sens, la musique est une mystique. Si on l’écoute au plus profond de soi et d’elle, la musique nous écoute.
Et nous soigne.

Sonus sanus, le son de santé, sonus salvus, le son de grande santé.

A bon entendeur est le salut.

Jean-Paul Dessy

Paru dans le numéro 35 de la revue Ethica clinica, juin 2025

Agenda

Compositeur14/02/2026 10:00

Invité de l’émission Metaclassique de David Christoffel en compagnie de Jean-Louis Tallon

| Médiathèque musicale de Paris | Jean-Paul Dessy
Chef d'orchestre03/03/2026 20:00

« A L’Unisson » : Terra Memoria de Kaija Saariaho ainsi que la création de nouvelles œuvres de Stéphane Orlando, Geoffrey François et Laura Résimont.

| Arsonic, Mons | Musiques Nouvelles et alumni d'ARTS2, solistes: Maxime Desert, alto, Berten D'Hollander, flûte, direction : Jean-Paul Dessy | En savoir+
Violoncelliste05/03/2026 20:00

Russie/ukraine: Concert du Quatuor à cordes de Musiques Nouvelles.
Oeuvres de A. Schnittke, V. Silvestrov, V. Kissine et Maxim Shalygin

| La Ferme du Biereau Louvain la Neuve | David Nunez et Laurent Houque, violons, MAxime Desert, Alto, Jean-Paul Dessy, violoncelle | En savoir+
Compositeur06/03/2026 20:00

Création de Ten Tiny Variations on a Teeny Thème pour piano seul de Jean-Paul Dessy par Gauvain de Morant

| Atelier Marcel Hastir, Bruxelles | Gauvain de Morant, Philippe Graffin, et alii
Chef d'orchestreCompositeur13/03/2026 20:00

AU-delà de la nuit#2: 3 concertos (pour violon de Jean-Luc Fafchamps, pour violoncelle d’Apolline Jesupret et pour piano de Jean-Paul Dessy.
| Tatiana Samouil, violon, Frank Braley, Piano, Pierre Fontenelle, violoncelle, Musiques Nouvelles

| Grand Manège, Namur | Tatiana Samouil, violon, Frank Braley, Piano, Pierre Fontenelle, violoncelle, Musiques Nouvelles, direction Jean-Paul Dessy | En savoir+

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